Personnages

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A Nantes, dans le quartier populaire du Breil, chaque premier mardi du mois, les habitants sont invités à venir réparer leurs machines tombées en panne. Charlotte Rautureau, chargée de projet, s’occupe de les accueillir. Elle les oriente vers les réparateurs bénévoles fidèles au rendez-vous. L’atelier de réparation est une occasion pour elle et son équipe de sensibiliser le public à l’obsolescence programmée et aussi de recréer du lien social. Charlotte a fait de l’atelier un lieu où les gens, qui vivent souvent dans des conditions précaires, se retrouvent, et pour alléger leurs charges financières, détournent ou réparent leurs objets.

«Nous sommes dans un quartier populaire où les tensions économiques sont fortes, ici tu viens aussi sauver ton objet car tu n’as pas d’autres solutions. On a beaucoup à apprendre de ces gens-là, ils sont dans le système D tout le temps.»

Barnabé Chaillot a une véritable obsession dans la vie : maîtriser son énergie. Dans sa maison installée sur les hauteurs de la ville de Voiron en Isère, tout un tas de capteurs et d’indicateurs lui affichent sa consommation en temps réel. Le youtubeur, qui s’introduit face à la caméra comme bricoleur “Géo Trouvetou 2.0”, redouble de créativité pour chacune de ses vidéos « tutos ». Il y fait la promotion de l’autonomie énergétique et alimentaire. En concevant une éolienne, un poêle de masse, ou en faisant son pain, il a réuni une communauté virtuelle en quête de solutions écologiques concrètes. Dans sa dernière vidéo, il présente sa box Mad Max : une boîte reliée à un panneau solaire qui permet de recharger un téléphone, un ordinateur ou un vélo électrique. Un tas de petits composants lui permettent d’adapter le courant électrique en entrée et en sortie. Dans sa vidéo, en cas d’effondrement, même en pleine forêt et isolé du monde, Barnabé montre qu’il recèle de solutions débrouillardes pour alimenter ses accessoires. Jusqu’à un certain point !

«Quand on découvre ce que chaque objet consomme en énergie quand on ne s’en sert pas, ça pousse irrémédiablement vers un désir de sobriété. Surtout si on imagine ce qu’il faudrait pédaler pour produire cette énergie gaspillée.»

Barnabé Chaillot
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Alice Bodin, jeune ingénieure déçue par les promesses d’un monde de l’entreprise qui n’a cure du souci écologique, s’est investie dans une association qui invite à se réapproprier ses outils de production et d’économie d’énergie. Cet été, elle co-anime un stage de fabrication d’éolienne domestique près de Clermont-Ferrand. L’objectif : construire avec Jacques, l’hôte du stage, sa future source d’électricité au quotidien pour sa maison. Durant une semaine, un groupe s’active pour assembler les pièces de l’éolienne et découvre le travail du bois, de l’acier, les bases du bricolage et de l’électricité. Alors que les participants tournent à chaque poste, Alice les sensibilise aux enjeux et solutions de la surconsommation. Car inutile de construire sa propre éolienne pour réduire simplement ses factures d’électricité, il s’agit avant tout de miser sur la sobriété.

«Quel que soit le projet, la première étape est d’oser repenser nos besoins d’énergies. Une éolienne auto-construite pour alimenter un chauffage électrique, ce n’est ni logique, ni écologique. On ne réalisera pas de transition énergétique si on ne résout pas d’abord la surconsommation.»

Clément Chabot et Pierre-Alain Lévêque, deux jeunes ingénieurs rebelles, ont rejoint l’aventure du Low-Tech Lab à Concarneau dans le Finistère. L’association s’est donné pour mission de faire la promotion des low-tech. A l’initiative du projet « habitat durable », ils ont tous deux construit et habité une tiny house pendant près d’un an. Installée dans un champ, à l’écart de la ville, la petite maison écologique est équipée d’une dizaine de low-tech : chauffe-eau solaire, toilette sèche, poêle de masse… Accompagnés de Romane, ils préparent une exposition pour faire revivre leur expérience au plus grand nombre. A la rencontre du public, ils échangent sur leur quotidien, où ils ont appris à vivre débarrassés du superflu, et à se reconnecter aux ressources. Alors que les visiteurs semblent parfois charmés en découvrant l’intérieur débarrassé de tout le superflu matériel ou se montrent parfois réticents à l’idée d’adopter ces techniques dans leurs propres habitats, Clément et Pierre-Alain remettent en question la notion de confort matériel.

«Dans nos sociétés nous associons le mot « confort » à une aisance matérielle, une sécurité. La vie dans cet habitat nous a permis de toucher une autre notion du confort : celle d’avoir l’esprit libéré du matériel en visant l’essentiel, celle de réduire notre dépendance à un système complexe, opaque et parfois destructeur.»

Barnabé Chaillot
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Baptiste Eisele, étudiant à l’École d’Ingénieur des Mines d’Albi, a eu un déclic pendant ses études. C’en est fini pour lui d’attendre sagement que la société prenne un virage écologique. L’été, il participe activement à un stage de réflexion et construction low-tech, à l’image par exemple de la Semaine des alternatives et des low-tech. Des camps qui attirent chaque année de plus en plus d’ingénieurs en quête de sobriété.  Il y anime un stage de construction de four solaire aux côtés de jeunes ingénieurs qui ont décidé d’enfiler leurs bleus de travail et de remettre les mains dans les machines. Proactif dans les cercles militants, il s’investit aussi dans son école avec l’association Ingénieur en Développement durable pour faire bouger les lignes. Avec ses camarades, après être parvenu à convertir son campus au « zéro déchet », il participe au changement de cursus et à la Rentrée Climat, un cycle d’ateliers pédagogiques pour sensibiliser les étudiants aux enjeux environnementaux.

«Le rôle des ingénieurs sera déterminant à l’avenir. Certains d’entre nous vont se retrouver à des postes stratégiques. Les technologies, ce sont nous qui les créons, les manipulons, les améliorons, les définissons. Alors, demandons-nous: quel est véritablement notre rôle ?»

C’est dans une ancienne papeterie désaffectée, à Renage, en Isère, qu’a élu domicile L’Atelier Paysan. Une coopérative agricole qui propose aux agriculteurs d’autoconstuire leurs machines pour ne plus dépendre des industriels. Dans un vaste hangar, des agriculteurs découpent, percent et soudent le métal dans des gerbes d’étincelles. Cyril Lorréard, maraicher chevronné, est venu fabriquer son propre semoir. Derrière le poste à soudure, la machine prend forme. Dans l’Ain, à la ferme des Terres de Luisandre, Cyril cultive 5 hectares selon le principe des planches permanentes. Une technique culturale qui maintient la fertilité des sols et favorise la biodiversité. Au moment où la saison bat son plein, Cyril passe la machine avec son tracteur alors que l’on s’active à biner, sarcler, récolter les légumes pour les vendre sur le marché le lendemain.

«La résilience d’une ferme, c’est entre autres, la capacité à s’adapter, évoluer, suivant les conditions pedoclimatiques changeantes. Cela nous demande une réappropriation des savoirs faire et des technologies paysannes, afin de ne pas dépendre d’une mécanisation industrielle déshumanisée, celle-là même qui nous éloigne toujours plus de notre métier premier : paysan.»

Barnabé Chaillot
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Gaël Lavaud, un start-uper bordelais qui a fait ses armes chez un grand constructeur automobile, poursuit depuis de nombreuses années un rêve : concevoir le véhicule propre de demain. Mais pour cela, pas question de créer une rupture, il faut plaire au client. Alors il a conçu La Gazelle, une voiture au design épuré, ultra légère et très résistante, qui consomme deux fois moins d’énergie que les véhicules standards disponibles sur le marché. Après avoir sorti trois versions de son véhicule, et essuyé de nombreux revers commerciaux, il a enfin réuni la somme nécessaire pour passer les crash-test et obtenir l’homologation. Dans une zone industrielle proche de Bordeaux, alors qu’il a lancé la production de la première série, il fait visiter à l’un de ses investisseurs ses ateliers de fabrication. La voiture, faite de matériaux composites issus de l’industrie nautique, est assemblée dans des micro-usines en containers.

«Les trois quarts de la consommation du véhicule c’est son poids. Par contre, ça demande de remettre en cause tout le système de production lié à l’acier. Or toute l’industrie automobile est bâtie sur le travail de l’acier et sur l’emboutissage des pièces en acier pour faire les châssis. Donc on a un vrai problème de compétences et de savoir-faire internes.»

En Isère, sur le plateau de la Mure, Fabien et Cécile Morel, un couple d’entrepreneurs, s’est passé le mot : ne faire aucune concession. D’une brique de chanvre à la construction d’habitats écologiques, le couple est devenu en quelques années bâtisseur d’éco-village. D’une scierie en passant par des pompes à chaleur, ils sont parvenus à relocaliser la production des matériaux de construction et à gérer la production d’énergie de façon vertueuse. En faisant preuve de pragmatisme et d’intégrité, et malgré les coups de pression, le couple a échafaudé une éco-industrie locale. Alors que le dernier hameau H2O – Habitat Humain et Ouvert sort de terre, Fabien et Cécile n’ont pas encore décidé où s’arrêtera leur soif de cohérence.

«J’ai choisi de me battre avec les armes de ceux qui les ont créées. « Ceux » ne sont pas des « ennemis » puisqu’ils sont tout à la fois moi et les victimes de leur intelligence productive de machinistes. Poussés par le désir du toujours plus pour tous, avec moins d’effort. Moins de travail. Le tout sous le regard complaisant d’un Etat avide et maintenant obèse de règles, de droits, de procédures, de cadre administratif, de risque zéro encore et toujours pour la « bonne » gestion de nos vies. Ceci, de la construction de nos maisons à la santé, en passant par les loisirs et finalement tout ce qui ne se fait pas devant un écran.»

Barnabé Chaillot

L’Expert

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Philippe Bihouix, ingénieur centralien et essayiste, est spécialiste de l’épuisement des ressources minérales et des questions de soutenabilité des sociétés industrielles. Il a travaillé, en France et à l’international, dans différents secteurs industriels comme ingénieur-conseil, chef de projet ou à des postes de direction. Son ouvrage L’âge des low tech, Vers une civilisation techniquement soutenable a popularisé le terme en France. Il porte un regard critique sur le progrès technologique. Il pense que la promesse de la technologie va heurter de plein fouet le mur des réalités matérielles : l’énergie s’épuise tandis qu’il faut creuser toujours plus profond pour trouver les gisements. Pour lui, il faut orienter l’innovation vers l’économie des ressources grâce à l’éco-conception.

«La recette actuelle – une fuite en avant, la plus rapide possible à base d’innovation high tech – ne résoudra pas les problèmes. Reste l’option très rationnelle d’appuyer sur la pédale de frein : réduire, au plus vite et drastiquement, la consommation de ressources par personne.»